lundi 1 octobre 2012

Au pied dans l'eau de la Tour FL


Pendant quelques mois, la Tour F.L resta deux pieds dans l’eau.

Gorgonn et son ami, Nantes-Lautrec, adoraient cette situation, qu’ils trouvaient tordante, comme ils aimaient à le dire. 
Les nuits de pleine Lune, Ils allaient en barque au pied de l’infortuné monument, lui déclamer des vers. Ils les appelaient « poèmes à la gloire de la Tour en biais » et plus ces poèmes étaient atroces, mieux ça leur plaisait. ça parlait de tour qui flanche, d’envie de biaiser, d’ingénieurs niais et d’hommes politiques vaniteux et de supériorité du bancal face au vertical.
Ces deux iconoclastes étaient parfois suivis d’amis, tout aussi peu responsables ou tout aussi peu matures, c'est-à-dire aussi parfaitement heureux.
Mais une nuit, c’est Astorpia, la sœur chérie de Gorgonn, qui vint les accompagner. 
Jusqu’ici, elle avait toujours considéré Nantes-Lautrec comme un bon à rien, un artiste-pitre, à peine capable de coucher deux couleurs correctement l’une à côté de l’autre, et encore fallait-il qu’elles jurassent et fissent se craqueler et fondre les yeux de tout malheureux les regardant. 
Mais cette nuit, fut-ce la pleine lune ? Fut-ce la tour FL qui rêvait de ne plus être seule à être de travers ? 
Quoiqu’il en soit, quand pour l’aider à embarquer sur le mouvant esquif, Nantes prit le tentacule d’Astorpia, aussitôt un trouble naquit entre eux. Et un atome apparut dans la poitrine de la jeune fille, qui devint grain, qui bientôt enfla en une goutte d’or pulsant, battant, irradiant autour d’elle une aura ravissante. Cette goutte grandit, se dédoubla quelque peu puis finit par former un cœur parfait. Et tout autour des deux êtres maintenant enlacés, une sphère de sentiment pur et intense vibrait, annexant l’espace et le temps, transformant l’environnement en un monde plus réel, où chaque dimension en trouverait d’autres dans une révolution sans fin. Tout semblait s’y joindre et s’y confondre, les lumières plus lumineuses, les odeurs plus riches et puissantes, les sons plus harmonieux, plus colorés, les mouvements plus élégants. Tout devint danse, dense, poésie, larmes de rires et perles de pleurs… et tous ces sentiments comme des feux d’artifice. Mais rapidement, ils en cernèrent deux majeurs : La joie et la peur. Et vite ils comprirent que cette angoisse qui ne faisait qu’ajouter à l’éblouissante lumière du bonheur qui les inondait, n’était que celle que ce sentiment puisse un jour s’arrêter. Et de cette conscience cruelle de la finitude du bonheur jaillissait une jubilation vorace, une envie folle et presque cannibale de goûter l’autre et chaque instant comme s’il allait se fondre dans le néant, maintenant. 
Et Gorgonn, qui aimait sa sœur, qui aimait son ami, se sentait dépositaire d’une allégresse plus trop qu’humaine, alors qu’il les menait, ramant doucement, pour ne pas éveiller les anges, au gré d’une Seine de Théâtre comme on en avait jamais vue.

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