samedi 4 avril 2015


Chiara Mantis

La petite Chiara grandit seule dans les bois d’Avalon, entourée d’un père italien et d’une mère sardonique
Alors que ses parents, pauvres et frustres charbonniers passaient leur journée à collecter le bois, la petite Chiara grandissait sans entrave, laissée à elle-même dans la petite hutte familiale, entourée d’animaux sauvages et d’un félin farouche. Elle passait le plus clair de son temps à dévorer le monde de ses yeux à facettes, pour le dessiner ensuite sur les écorces des bouleaux que son papou mettait à part pour elle.  Elle gribouillait au sol, les pattes écartées, un petit bout de charbon entre ses doigts décharnés, traçant par d’amples mouvements les courbes brisées, anguleuses, souples, déliés, compliquées, nerveuses ou douces de son univers et de ses habitants. Une ligne ondulante revenait sans cesse, celle de Benedict, le chat qui l’avait adoptée. Entre un paternel taiseux et une mère froide, il était son seul ami, son seul mentor.
De lui elle avait appris tant de choses. Il lui avait montré comment accueillir la provende lumineuse du soleil quand il perçait la canopée, comment présenter la joue à sa chaude caresse, et montrer son contentement les yeux mi-clos, sans ostentation, mais avec un ronronnement de bon aloi. Il lui avait enseigné comment tendre tous ses sens à la recherche de l’endroit parfait, comment renifler l’inaudible, écouter l’ineffable, ressentir l’insondable, pour que le corps entier dise alors comme un bloc que oui, définitivement, c’est là l’endroit idéal pour poser son cul et commencer à être heureux. De lui elle tenait aussi sa démarche d’ombre élégante, ses mouvements coulés, sa voix feutrée, son regard calme et perçant, sa retenue, sa manière de manger sans en avoir l’air et les crises de fous rires quand l’envie de jouer la submergeait. Benedict, comme un maître Taoïste à quatre pattes, sans parole, juste par l’exemple, lui avait transmis l’essentiel : l’acceptation de soi, de son animalité, la sagesse de la folie, l’unicité et l’interdépendance de toute chose. Et dans les bois, on pouvait les rencontrer, le maître et l’élève, les deux amis inséparables, indomptés, une coulée noire et une autre blanche, zigzagant entre les arbres, pêchant, chassant, vivant sans questionnement.
Puis vint l’école.
Trop grande, trop fière, Chiara, droite comme une flèche plantée dans le sol de la cour, fut accueillie par la masse grouillante et informe de ce qu’elle ne pouvait concevoir être ses congénères. A la place des visages de ses amis les cerfs, des lapins, des renards, des blaireaux, des corbeaux et de tant d’autres, et surtout de Benedict, se convulsaient des hures indéchiffrables et laides se fondant en un magma repoussant. Elle n’avait jamais beaucoup parlé, elle devint muette. En classe, corps étranger, elle fut rejetée en périphérie, au fond, où elle passait son temps comme un prisonnier, comptant les jours, les heures, les minutes avant chaque libération. Elle retraçait alors les portraits et les corps de ses amis, comme une invocation pour qu’ils vinssent la protéger du présent interminable. Elle résistait au chaos bruyant de ses condisciples en phase d’endoctrinement en dessinant l’élégance.
Les fins de semaines étaient les moments de bonheur solides, où elle pouvait retrouver Benedict, Avalon et sa belle rivière, la Jaimalla.
Un clair Lundi de printemps, dans la lumière parfaite d’un soleil indifférent, Benedict resta couché. La veille, comme chaque soir, il s’était lové sur les jambes de Chiara, mais ce matin là, il n’était plus qu’une bande de poils froide et raide.
Elle le porta face à la rivière et ils restèrent là un moment.  Dans la fraicheur du soir, elle le serra une dernière fois et l’abandonna dans l’eau claire. Il sembla nager une dernière fois, à la poursuite d’un dernier poisson, et il disparut dans l’ombre d’un remous.
Le lendemain elle partait pour Paris
Son talent lui permit de rapidement trouver de petits travaux, mais femelle dans un monde macho, elle ne fut jamais prise au sérieux.

Certains de ses amants se firent même passer pour les auteurs des merveilles qu’elle créait, laissant croire au public qu’ils étaient les inventeurs et qu’elle en était la copiste.
 Mais ils cessaient bizarrement d’être géniaux quand la belle excédée les virait de chez elle et de sa vie, et retombaient rapidement dans l’anonymat qu’ils méritaient.
                                                 
Malgré cela, elle devint l’artiste des artistes, la référence de tous les esthètes, et légua une ligne graphique considérable qui façonne encore aujourd’hui le monde de l’art
Reconnue comme une génite par ses pairs, l’ancienne mutique du fond de classe laissait parfois échapper quelques avis lapidaires sur ses collègues moins doués que son accent italo-sardonique atténuait à peine. Par exemple, à propos du peintre espagnol Chipasso, alors au faîte de sa gloire, elle écrivit : 
« Voila un grand garçon qui n'a pas compris le concept du cube à la maternelle, et qui n'a de cesse de se rappeler a quoi ça pouvait bien servir .Un fieffé apôtre du machisme à la touche aussi grossière que lui-même. »


Au milieu de sa vie, alors qu’elle se croyait vieille, elle rencontra un poète cynique et désabusé, qui à la moitié de sa vie, se croyait jeune. Ces deux êtres doués ne croyaient plus à l’amour. Mais l’amour croyait en eux et les unit jusqu'à leur dernier souffle

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