lundi 30 mars 2015


Après des années, des décennies que l’ennui et la solitude avaient peuplé de rêves languides, l’espoir était né dans le cœur de Franz. Ses racines s’étaient immiscées dans toutes les fibres de son être, il le sentait dans ses tripes, La tige s’était développée, avait redressé son thorax, relevé sa tête et la fleur avait épanoui sa corolle en son âme. Cet espoir était sa colonne vertébrale, et l’avait poussé à travailler avec acharnement. Dix années et neuf mois étaient passés depuis que Franz était tombé amoureux des courbes enchanteresses de la sculpture du génial golem tridactyle, Eusébio Praxitelos, « La Femme »
Dix années et neuf mois de passion furieuse, d’exaltation, d’essais, dix années et neuf mois d’essais, d’échecs, d’illuminations, de culs-de-sacs, d’anéantissement, passagers certes, mais profonds. Mais voilà, ce soir tout était oublié. Les douleurs de l’enfantement n’existent plus face au miracle de la vie, et devant toute la foule rassemblée dans le Grand Palais de l’exposition universelle, il pouvait enfin montrer au monde sa plus belle création, l’œuvre de toute une vie, Ava.
Il ne comprenait pas, ne cherchait pas à comprendre, comment, pourquoi il était dans cet état. Ava était sa création, et les mauvaises langues parisiennes avaient tôt fait de l’appeler « sa créature », il s’en fichait, il l’aimait, il était fou d’elle. Émerveillé par chacun de ses gestes, il s’étonnait que son œuvre, sans en être consciente, lui enseignât la vie, que par un geste, un sourire, elle lui en montra le prix. Créateur, ne devait-il pas en être le maître ? Il en connaissait chaque partie, des poumons aux viscères, les tendons animant la charpente du squelette, les câbles pour transmettre les informations, la pompe cardiaque, le pancréas pour réguler la glycémie, le foie où il avait rangé tout ce qui ne rentrait pas ailleurs pour filtrer, stocker, gérer, l’estomac, le cerveau aussi avait été un vrai casse-tête, ahah.. Bonne idée de mettre toute cette architecture auto-évolutive dans un substrat gélatineux, tout ça en plus n’était qu’une infime partie de l’architecture infiniment complexe qu’il avait mis au point avec son ami, son frère de cœur, Otto von Alsett… Sa tête tournait, Il la regardait, ébloui par elle ou la lumière du projecteur. Inconscient des regards dirigés sur eux. Elle venait de murmurer un bonjour gracile et un peu maladroit, comme un vol d’éphémère dans le brouhaha de l’amphithéâtre bondé, et la foule s’était tue.
Le lendemain, on pouvait lire dans la gazette du comptable, sous la plume du très raisonnable Vincent Zola : « D'abord décriée autant pour des raisons morales qu’esthétiques, "la femme" est devenue hier, lors de sa présentation à l’exposition universelle de 1900, la nouvelle coqueluche de la haute société parisienne, puis de tout Paris, et donc de la France. Gageons qu’elle deviendra rapidement celle du monde »

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